Corruption: Airbus tourne la page en payant une amende record

Partagez cet article

Paris (AFP) – Airbus tourne la page, mais au prix fort: l’avionneur européen va verser 3,6 milliards d’euros d’amende, dont 2,1 milliards d’euros à la France, pour éviter des poursuites devant les justices française, britannique et américaine dans une affaire de corruption.

Les juges des trois pays ont entériné un “accord de principe” conclu cette semaine par Airbus avec le Parquet national financier (PNF) français, le Serious Fraud Office britannique (SFO) et les États-Unis, qui enquêtaient conjointement sur des “irrégularités” portant notamment sur les agents commerciaux intervenant dans les contrats de vente d’avions ou de matériels militaires.

Au cours de l’audience de validation de l’accord, une convention judiciaire d’intérêt public (CJIP), le président du tribunal judiciaire de Paris a annoncé vendredi que l’avionneur verserait 2,1 milliards d’euros d’amende à la France. Au Royaume-Uni, Airbus devra verser 984 millions d’euros d’amende et 7 millions de frais de justice, a annoncé le SFO.

Le ministère de la Justice américain (DoJ) recevra pour sa part 526 millions d’euros. Dans une affaire connexe sur laquelle Airbus a également transigé, l’avionneur devra verser près de 60 millions d’euros, notamment pour des “fausses déclarations” dans le cadre de contrats d’exportation d’armements contenant des composants américains.

“Il s’agit de la plus importante résolution d’affaire de corruption au niveau mondial à ce jour”, a salué dans un communiqué le DoJ.

Pour le SFO britannique, il s’agit d’un montant “record” pour un accord de “suspension des poursuites”. En France également: cette 6e CJIP conclue par le PNF se solde de loin par l’amende la plus importante infligée dans ce cadre procédural utilisé pour la première fois en 2017.

“C’est une journée historique. C’est une amende qui sort des sentiers battus”, s’est réjoui après l’audience le procureur national financier, Jean-François Bonhert.

– “Pots-de-vin” –

“Les accords approuvés aujourd’hui (…) permettent à Airbus d’aller de l’avant et de poursuivre sa croissance de façon durable et responsable”, s’est félicité le PDG d’Airbus Guillaume Faury, cité dans un communiqué.

La pénalité, qui sur le plan légal ne vaut pas reconnaissance de culpabilité, devrait engloutir une bonne partie des profits d’Airbus, qui avait dégagé un bénéfice net de 3,1 milliards d’euros en 2018 et présentera ses résultats 2019 le 13 février.

L’avionneur, qui a provisionné 3,6 milliards d’euros dans ses comptes 2019, n’entend pas user de son droit de rétractation valable pendant dix jours, selon une source proche du dossier.

L’affaire faisait peser depuis 2016 de lourdes menaces sur l’entreprise aux 134.000 salariés, dont celle d’une interdiction d’accès aux marchés publics. Elle a précipité le changement de l’équipe dirigeante et ébranlé son fonctionnement interne.

Cet accord avec la justice permet au groupe de laisser cette affaire derrière lui, tandis que son concurrent Boeing reste empêtré dans la crise du 737 MAX qui lui a coûté 18,4 milliards de dollars à ce stade.

– 30 millions de documents –

L’affaire Airbus est née de l’auto-dénonciation d’irrégularités auprès du SFO en 2016 pour des faits s’étendant de 2008 à 2015. Le groupe voulait se mettre à l’abri d’éventuelles poursuites, notamment américaines, en collaborant avec les autorités judiciaires. Au cours de l’enquête, l’avionneur a remis 30 millions de documents aux enquêteurs. Une coopération saluée par les justices des trois pays.

L’avionneur avait relevé qu’un certain nombre de transactions effectuées par une entité interne, baptisée Strategy and Marketing Organization (SMO), n’étaient pas conformes. La SMO, qui était chargée de gérer les intermédiaires dans les contrats avec certains pays, a depuis été dissoute.

Parmi les États concernés figurent, outre la Chine, la Russie, le Népal ou encore la Colombie, a rappelé le juge français. Les enquêteurs britanniques se sont eux penchés sur des cas au Sri Lanka, en Malaisie, en Indonésie, à Taïwan et au Ghana.

“Les accords que nous avons conclus aujourd’hui tournent la page sur des pratiques inacceptables du passé”, a assuré de son côté le président du conseil d’administration d’Airbus, Denis Ranque, dans un communiqué. “Le renforcement de nos programmes de conformité” permettra “que de telles fautes ne puissent pas se reproduire”, a-t-il ajouté.

Pour faciliter les négociations avec les trois pays, le groupe avait décidé fin 2017 de remanier sa direction. Le patron de la branche aviation civile Fabrice Brégier a ainsi quitté ses fonctions en février 2018 et Tom Enders été remplacé en avril 2019 par Guillaume Faury.

L’accord n’empêche cependant pas d’engager des poursuites contre des personnes physiques dans le cadre du même dossier. Le SFO a d’ores et déjà indiqué que “l’enquête restait active” sur ce point.

Donner votre avis